L'étrange Rituel

L'étrange Rituel...

de Monsieur Mazanderani

Kia Shuma modèle 1999 « luxe », 1.8 essence, grise métallisée

Tous les jours à 8h35 précise, monsieur Mazanderani avait son rituel à lui. Aucun événement ne le faisait déroger au lavage, brossage, nettoyage sa Kia Shuma modèle 1999 « luxe », 1.8 essence, grise métallisée. Qu'il fasse beau, mauvais, qu'il pleuve, qu'il neige, ce rituel devait se faire. Au fil du temps, ce rituel d'une durée précise top chrono de 55 minutes, était devenu une blague sympathique entre voisins. Pas un grain de poussière, d'égratignure, de saleté ne résistait à l'opiniatreté de monsieur Mazanderani.

Autant vous dire, et c'est sans surprise qu'à travers les Highway sans fin de Téhéran, mégapole de vingt millions d'habitants, A. Mazanderani était le seul être humain autorisé à conduire sa Kia Shuma. Le carrosse d'origine coréenne était une princesse capricieuse qui exigeait les soins jaloux de monsieur Mazanderani. Ce rituel, c'était son jardin secret, une sorte d'exécutoire face à son silence tenace.


Suite aux purges de la révolution islamique, il avait eu la chance garder son poste de fonctionnaire à la municipalité de Farahzad. Quartier agréable parce que aéré par les vents des monts Elbrouz. Téroun, comme disent affectueusement ses habitants, avec un « é » prononcé et allongé dans le temps, suivit d'un roulement vif du « r » , est une ville déglinguée par la spéculation immobilière, cerclée au sud par le désert et au nord par la montagne, quadrillée du nord au sud et de l'ouest à l'est par de grands boulevards urbains. Il vaut mieux y habiter le nord, on y respire.

Certains des collègues de monsieur Mazanderani, particulièrement ceux placés dans le haut de la hiérarchie, avaient eu la malchance, eux ,de goûter à l'hospitalité de Evine. Certains d'ailleurs n'en sont pas revenu. Célèbre prison où la jeune république islamique y avait enfermé tout ce qui pouvait sembler fidèle à l'ancien régime.. Dans un sursaut de pragmatisme, le nouveau régime s'était arrêté à un certain niveau de la hiérarchie de l'état, il fallait bien que la pays tourne. La condition de survie des épargné.e.s avait été d'être exemplaire, irréprochable à l'image de l'ascétisme idéaliste du grand guide. La peur était devenue une habitude, une manière de fonctionner au quotidien. Au risque de sa vie, Il était donc impensable de rater une des cinq prières obligatoires du jour, de ne pas se présenter aux réunions « éducatives » des gardiens de la révolution ou encore de rater une des nombreuses fêtes religieuses qui émaillaient dorénavant le nouveau calendrier officiel.

Petit homme sec, timide et discret au visage gravé par une sorte d'ancienne fatigue, monsieur Mazanderani tenait à partager avec moi, son invité, le cérémonial qui suivait indistinctement les soins de sa princesse Kia. Il me servait avec grand soin le « Turkish Coffee » façon sekerli. ( un peu sucré ). Assis tout deux, sur le plastique recouvrant les canapés vert fluo orientaux du salon, seul le slurps de la dégustation perturbait le silence. C'était un temps suspendu, consacré à une sorte de contemplation intérieure.

De temps à autre, de l'entrebâillement de la grande vitrée du salon, nous parvenait la leçon d'anglais d'une école primaire voisine, répétition par coeur d'une chansonnette désuète qui faisait comme bouger les rideaux du salon, fermés en toute circonstance même en cette période fraîche du printemps. A la télévision d'état, une publicité d'état enjoignait aux habitants de la mégapole d'économiser l'électricité. Injonction un peu inutile et surréaliste puisque depuis la révolution tous les rideaux de toutes les fenêtres des habitations de la ville étaient en permanence fermés. Il fallait bien pouvoir éclairer tous ces intérieurs. J'avoue avoir eu du mal à m'habituer à cette tension quelque peu claustrophobe.


Nous étions au printemps 2001, les tours n'avaient pas encore sombré. J'étais en Iran pour y préparer un documentaire. monsieur Mazanderani avait insisté pour m'accueillir pendant mon séjour à Téhéran. Par hasard j'avais recueilli son fils chez moi à Bruxelles. Il tentait d'obtenir son statut de réfugié politique, et avec le temps était devenu comme mon petit frère..Une autre histoire.

Le jour de congé, à bord de son carrosse d'origine coréenne, monsieur Mazanderani me faisait l'honneur de parcourir et visiter l'immense Téhéran. Je le remercie d'ailleurs d'avoir été au milieu de ce véritable enfer routier, un chauffeur prudent. Aux abords de la place Azadeh, ( le monument de la Liberté ) il me confia être soulagé du calme revenu dans la ville. Au printemps passé, la jeunesse étudiante avait défilé dans les rues pour réclamer plus de liberté, s'était joint une partie de la population de plus en plus mécontente des incompétences du régime. Vaste mouvement populaire qui s'amplifiait de jour en jour. La peur cédait enfin à la parole. Le régime était prêt à lâcher du lest, mais de l'autre côté, les gardiens de la révolution réclamaient la saignée et ont eu gain de cause. De bien sinistres décorations sont apparues sur les grands axes de la ville, aux sommets des pylones et des grues de chantier. C'est ainsi au hasard, qu'ils pendaient des jeunes gens qui avaient pris part aux manifestations. Ainsi suspendus, on laissait les cadavres se putréfier à titre d'exemple. La peur était de retour.


Le seul signe d'opposition encore visible de cette jeunesse, se retrouvait sur la Gandi Street, la «main street in » de la ville. Les jeunes filles osaient se maquiller, porter des jeans, en laissaient dépasser leur cheveux du voile islamique obligatoire. Les fast food copies d'une Amérique interdite par le régime étaient devenu les lieux de rendez-vous branchés de la jeunesse où les gardiens de la révolution pouvaient à tout moment y faire une descente pour embarquer tout le monde.


Au dernier week-end de mon séjour, Monsieur Mazanderani, a insisté pour qu'on parte ensemble, avec son épouse, me faire découvrir la région originaire de sa famille, les rivages de la mer Caspienne. Une route de montagne tournoyante et enfin un air frais, libre, dégagé. Une détente de l'atmosphère tendue de Téhéran. Sourires, joie qui se communique. Au détour d'une pause sur la route, passant un torchon humide sur la carrosserie de sa Kia, il a rompit son silence. J'ai compris son étrange rituel quotidien.